Lettre ouverte de M. l’abbé Citati de la FSSPX à M. Gnocchi à propos de la « controverse » sur Mgr Schneider

Lettre ouverte de M. l’abbé Citati de la FSSPX à M. Gnocchi à propos de la « controverse » sur Mgr Schneider

01 février 2016 – Ce très long texte de M. l’abbé Angelo CITATI, du District d’Italie, (avec un nouveau supérieur) ouvre une polémique avec un texte concernant Mgr Schneider et la FSSPX et dont MCI s’est fait l’écho.

En répondant, dans un article paru sur le site Riscossa Cristiana (« rescousse chrétienne »), à une lectrice qui lui demande ce qu’il pense de certaines questions d’actualité, dont l’interview récente dans laquelle Mgr Athanasius Schneider souhaite une solution canonique pour la Fraternité Saint-Pie X, et en reprenant une intervention analogue publiée le 12 mai 2016 sur le même site, le 16 janvier 2017 l’italien Alessandro Gnocchi, célèbre journaliste et apologète catholique, exprime des considérations très critiques vis-à-vis de la Fraternité. Quoiqu’il ne sollicite aucune réponse de notre part, ayant été mis en cause et d’une manière résolument sévère, il nous semble utile de fournir notre point de vue sur les problèmes soulevés. Nous déclarons au préalable que nous tenons en très haute estime Alessandro Gnocchi, dont nombreuses publications sont en vente dans nos prieurés et dans nos chapelles. Mais c’est justement l’estime portée à ce courageux journaliste – et authentique catholique en cette époque de crise de la foi – qui rend aujourd’hui la lecture d’autant plus douloureuse des lignes de sa plume inspirées, nous semble-t-il, plutôt d’un zèle amer déplacé que du profond sens ecclésial dont il a toujours fait preuve, c’est-à-dire un zèle mu sans doute par les meilleures intentions et par un amour sincère pour l’Eglise de Jésus-Christ, mais qui dégénère en défaitisme et acrimonie, un peu comme le zèle qui poussa l’apôtre Pierre à couper l’oreille du serviteur de Caïphe Malchus (Jn 18,10-11) pour défendre, mais de façon intempestive, Notre Seigneur.
Au centre des critiques de Gnocchi on trouve ce qui, dans le chapeau d’introduction de son article, est défini comme « le prévisible accord de la Fraternité Saint-Pie X avec Rome » et que les autorités de la Fraternité soulignent en revanche n’être qu’une éventualité, à savoir celle – on remarquera au passage que le terme « accord » appartient presque toujours au vocabulaire de ses dénigreurs ou des partisans d’un compromis doctrinal – d’une reconnaissance canonique de la Fraternité sans contreparties doctrinales de la part du Saint-Siège. Et même – aspect non négligeable si on veut exprimer un jugement équitable sur cette question – à vrai dire, c’est précisément le Saint-Siège qui a manifesté (tout en ayant constaté, après les discussions doctrinales, les différences substantielles entre les deux parties) son intention de vouloir régulariser la situation canonique de la Fraternité, et non pas le contraire. Dans ce contexte, Mgr Fellay a ainsi simplement répondu aux initiatives des autorités romaines que si l’encadrement canonique établi par le Saint-Siège devait correspondre à celui que Mgr Lefebvre a toujours souhaité, et si aucune contrepartie doctrinale n’est demandée, alors ça se fera. Dans le cas contraire, non. Et il a ajouté que personnellement, vu l’imprévisibilité du Pontife actuel, il est totalement incapable de prévoir si cela se réalisera vraiment ou pas. La seule prévision à laquelle il s’est hasardé, c’est que les discussions vont se prolonger encore pendant quelque temps, étant donné que les deux parties souhaitent qu’elles soient menées sans empressement [1]. Le but de ce calendrier sans précipitation est d’éviter toute équivoque, de jouer cartes sur table, de permettre aux autorités vaticanes de comprendre ce qu’entend réellement la Fraternité quand elle demande à être reconnue sans contreparties doctrinales et sans rien modifier de sa vie concrète. Voilà ce qui ressort de toutes les déclarations récentes, officielles et privées, de Mgr Fellay.
L’une des premières choses qui frappe dans la reconstruction des faits de Gnocchi est que les faits eux-mêmes sont présentés, tant dans le ton que dans le contenu, d’une manière très différente de ce qui ressort des sources officielles. Tout ce que l’on vient de décrire, en effet, d’après Gnocchi équivaut purement et simplement à vouloir « se jeter dans les mains de Bergoglio et de l’église anti-christique que l’évêque de Rome représente. […] En entrant en grande pompe dans la néo-église bergoglienne, les héritiers de Mgr Lefebvre porteraient en procession l’intégrité de la foi dans le lieu où elle n’intéresse personne » ; il s’agirait d’une « embrassade contrenature entre ceux qui ont fait de la défense de la foi catholique leur propre raison d’être et celui qui, au contraire, voit sa mission dans la destruction de la foi catholique ». Nous ne nous attarderons pas davantage sur le caractère inopportun du ton adopté et nous nous contenterons de faire remarquer que ce langage rappelle beaucoup plus celui des sédévacantistes – lesquels en la personne de Jorge Mario Bergoglio ne voient précisément rien d’autre que le représentant d’une « néo-église anti-christique » – que celui, parfois tranchant mais jamais irrespectueux vis-à-vis de l’autorité en place, de Mgr Lefebvre, dont Gnocchi ne se lasse néanmoins pas de faire l’éloge, et de la Fraternité Saint-Pie X, à laquelle il reconnaît néanmoins de représenter – non, il se corrige tout de suite : « d’avoir représenté une phase importante dans la vie de la Tradition et donc de l’Eglise » (s’il pouvait nous signaler un seul point sur lequel la Fraternité aurait modifié sa critique aux orientations conciliaires et postconciliaires, si bien qu’elle ne représenterait plus un point de référence dans la vie de la Tradition, nous lui en serions reconnaissants). Non, on laissera le ton adopté de côté, car il est aussi probablement en partie dû à l’inévitable verve du journaliste. Le contenu de ces affirmations nous surprend en revanche davantage et nous attriste.
Etant donné que, aux yeux de Gnocchi, l’attitude actuelle de la Fraternité vis-à-vis du Pontife régnant – qu’il ne nous en veuille pas si, en impardonnables traditionalistes que nous sommes, nous préférons encore l’expression traditionnelle aux épithètes anti-christiques – représenterait une trahison de la ligne de Mgr Lefebvre, il ne sera pas inutile de rappeler ici quelle était, à cet égard, la position de Mgr Lefebvre. Et pour éviter d’« attribuer notre pensée à une personne morte qui ne peut plus dire la sienne », procédé « frauduleux » et « intellectuellement très pauvre » (sic) que Gnocchi reproche à Mgr Schneider, nous laisserons la parole à Mgr Lefebvre lui-même, qui dans sa vie s’est exprimé plusieurs fois à ce sujet.
A maintes reprises et en l’espace de toute la parabole ascendante de la crise dans l’Eglise Mgr Lefebvre a maintenu les contacts avec les autorités officielles de l’Eglise, en cherchant à obtenir une reconnaissance canonique pour la Fraternité. Et ce, même aux moments les plus intenses de la crise.
Dès le début, en 1970, il a considéré cette approbation officielle de l’Eglise comme rien moins que le signe sine qua non que sa Fraternité était voulue par Dieu. Cette reconnaissance arrivait à un moment où le Concile avait déjà été clos depuis quelques années, la crise avait déjà commencé, des documents que Mgr Lefebvre considérait contraires à la Tradition avaient déjà été avalisés dans l’aula conciliaire, Paul VI avait déjà prononcé le fameux discours dans lequel il célébrait la « sympathie immense pour le monde » qui avait envahi le Concile, le nouveau missel venait d’entrer en vigueur. Et cette reconnaissance venait, de surcroît, d’un évêque, Mgr Charrière, qui n’avait pas une orientation traditionnelle, mais était plutôt rallié aux nouveautés conciliaires (quoiqu’avec une tendance conservatrice). Et pourtant Mgr Lefebvre n’a pas dit : « Je ne veux pas me jeter dans les mains de Charrière et de Montini. En rentrant dans la néo-église montinienne, je porterais l’intégrité de la foi dans le lieu où elle n’intéresse personne », mais : « La Fraternité est une œuvre d’Eglise. Pour moi, j’aurais eu horreur de fonder quoi que ce soit sans l’approbation d’un évêque. Il fallait que ce soit d’Eglise ! » [2].
Le 6 mai 1975 Mgr Mamie, successeur de Mgr Charrière, par un procédé fort douteux sur le plan canonique, retira l’approbation de son prédécesseur en supprimant ainsi la Fraternité Saint-Pie X. Quelle fut la réaction de Mgr Lefebvre ? A-t-il dit : « Je ne veux pas me jeter dans les mains de Mamie et de Montini. En rentrant à nouveau dans la néo-église montinienne, je porterais l’intégrité de la foi dans le lieu où elle n’intéresse personne » ? Non : « La réplique de Mgr Lefebvre est triple : le magnifique pèlerinage à Rome organisé par l’association Credo à la Pentecôte de cette année sainte et présidé par Mgr Lefebvre entouré de tout son séminaire, montrant ainsi leur attachement à la Rome de toujours ; puis une lettre de soumission au successeur de Pierre, écrite à Albano le 31 mai et comportant une supplique en révision de son “procès” ; en enfin un recours au tribunal de la Signature apostolique contre la décision de Mgr Mamie, déposé le 5 juin » [3].
Le 29 juin 1976 Paul VI le suspendit a divinis. A la fin du sermon de la première Messe publique après la suspense, à Lille le 29 août suivant, devant sept mille personnes, Mgr Lefebvre esquissait la solution de ses différends avec le Saint-Siège non pas en la stigmatisant comme « une embrassade contrenature entre ceux qui ont fait de la défense de la foi catholique leur propre raison d’être et ceux qui, au contraire, voient leur mission dans la destruction de la foi catholique », mais en des termes qui laissent transparaître une toute autre pondération : « Ce serait si simple si chaque évêque, dans son diocèse, mettait à notre disposition, à la disposition des catholiques fidèles, une église en leur disant: “Voilà l’église qui est la vôtre”. Quand on pense que l’évêque de Lille a donné une église aux musulmans, je ne vois pas pourquoi il n’y aurait pas une église pour les catholiques de la Tradition. Et, en définitive, la question serait résolue. Et c’est ce que je demanderai au Saint-Père s’il veut bien me recevoir: “Laissez-nous faire, Très Saint-Père, l’expérience de la Tradition”. Au milieu de toutes les expériences qu’on fait actuellement qu’il y ait au moins l’expérience de ce qui a été fait pendant vingt siècles! ».
Et le 11 septembre suivant, reçu par Paul VI, il lui répètera la même supplique : « Très Saint-Père, […] vous avez la solution dans les mains. Vous n’avez qu’un seul mot à dire aux évêques : “Accueillez avec compréhension ces groupes de fidèles qui tiennent à la Tradition, à la Messe, aux sacrements, au catéchisme de toujours ; donnez-leur des lieux de culte”. Ces groupes seront l’Eglise, vous trouverez des vocations, ce sera le meilleur dans l’Eglise. Les évêques le reconnaîtront. Laissez mon séminaire. Laissez-moi faire l’expérience de la Tradition. Je veux bien entrer en relation normale avec le Saint-Siège, par une commission que vous pourriez nommer, qui viendrait au séminaire. Mais, évidemment, nous garderons et nous voulons continuer l’expérience de la Tradition » [4].
Gnocchi interprète le fait que Mgr Fellay accepte de discuter avec le pape François et qu’il salue en termes positifs, quoiqu’avec quelques réserves, certaines de ses ouvertures vers la Fraternité, comme le signe que le Supérieur de la Fraternité Saint-Pie X aurait mordu « à l’appât lancé par Bergoglio » (ainsi s’exprimait-il dans l’article de mai 2016). A ce genre d’objections, en réalité, Mgr Lefebvre avait déjà répondu ante litteram en 1977 : « Que faire à l’égard des personnes en place ? Nous enfermer dans notre résistance comme dans une tour d’ivoire ? Ou bien essayer de convaincre les autorités romaines ? Je n’ai pas pris le parti de rompre le dialogue avec Rome » ; et en 1978 : « Je veux garder cette atmosphère psychologique qui permette des relations faciles ; on ne pourra jamais m’accuser d’avoir eu une attitude insolente vis-à-vis du Saint-Père » [5].
Qu’on lise maintenant ces paroles : « Des pamphlets circulent contre moi. Je suis un traître et un Pilate parce que je discute avec Rome et demande au Pape : “Laissez faire la Tradition !” […]. Le seul but de mes démarches à Rome est d’essayer de briser le rideau de fer qui nous enserre et faire que des milliers d’âmes se sauvent parce qu’elles auront la grâce de la vraie Messe, des vrais sacrements, du vrai catéchisme et de la vraie Bible. C’est pour cela que je vais à Rome et que je n’hésite pas à m’y rendre chaque fois qu’on me demande d’y aller […]. Que nous soyons au moins tolérés, ce serait une avancée considérable ; beaucoup de prêtres reviendraient à la Messe, beaucoup de fidèles rejoindraient la Tradition ». On dirait les mots prononcés par Mgr Fellay pour se défendre des accusations des représentants de la soi-disant « résistance » d’aujourd’hui. Mais il s’agit bien des termes prononcés par Mgr Lefebvre [6] contre la « résistance » d’alors (1979).
Le 18 novembre 1978, à peine un mois après l’élection de Jean-Paul II, Mgr Lefebvre se rendit en audience chez lui pour plaider la même cause. Au cours des années de son pontificat qui suivirent il a continué à agir dans la même direction. Il n’a pas dit : « Je ne veux pas me jeter dans les mains de Wojtyla. En rentrant dans la néo-église wojtylienne, je porterais l’intégrité de la foi dans le lieu où elle n’intéresse personne », mais : « Nous devons prier aujourd’hui d’une manière toute particulière pour notre reconnaissance officielle, car vous pouvez imaginer le nombre que nous serions ici, si nous n’étions plus persécutés par certains membres de la sainte Eglise. Ce ne sont pas cinq mille, six mille personnes, ce serait vingt mille, cinquante mille personnes qui profiteraient des grâces que Dieu nous donne, que la sainte Eglise nous donne, alors que maintenant elles sont assoiffées, elles perdent la foi, elles sont désemparées, elles sont abandonnées. Alors nous devons penser à toutes ces âmes et souhaiter par conséquent que cessent ces persécutions injustes dont nous sommes l’objet »[7].
Même en 1987, soit un an après le scandale d’Assise, il parvint à proposer au Saint-Siège un projet de reconnaissance canonique sur le modèle de l’Ordinariat militaire institué par le Pape peu de temps avant. A Ecône il fit chanter le Te Deum lors de la visite du cardinal Gagnon, et dans une lettre au Pape du 20 février 1988, loin de définir l’idée d’une reconnaissance canonique de la Fraternité comme celle d’une « embrassade contrenature entre ceux qui ont fait de la défense de la foi catholique leur propre raison d’être et ceux qui, au contraire, voient leur mission dans la destruction de la foi catholique », il résumait, au contraire, sa position encore une fois en ces termes : « Nous serions très heureux de renouer des relations normales avec le Saint-Siège, mais sans changer, en quoi que ce soit, ce que nous sommes ; car c’est ainsi que nous sommes assurés de demeurer enfants de Dieu et de l’Eglise romaine »[8]. Le 5 mai 1988, il apposa sa signature sur le célèbre protocole d’accord proposé par le cardinal Ratzinger, qui par la suite, certaines des conditions posées par Mgr Lefebvre ayant fait défaut (notamment celle d’avoir au moins un évêque interne à la Fraternité), fut toutefois annulé.
Mais encore en juin 1989, donc un an après les sacres et la tentative avortée d’une reconnaissance canonique, s’adressant à des diacres pendant leur retraite de préparation à l’ordination sacerdotale, il s’exprimait en ces termes : « Je pense quand même que nous avons besoin d’un lien avec Rome… Rome, c’est quand même là que se trouve la succession de Pierre, la succession des apôtres, de l’apôtre Pierre, de la primauté de Pierre et de l’Église ; si on coupe avec ce lien, on est vraiment comme une embarcation qui est larguée au gré des flots, sans plus savoir à quel lieu nous sommes rattachés et à qui nous sommes rattachés. Je pense qu’il est possible de voir dans la personne qui succède à tous les papes précédents [le successeur de saint Pierre], puisque s’il occupe le Siège, il a été reçu comme évêque de Rome à saint Jean de Latran (or c’est l’évêque de Rome qui est le successeur de Pierre), il est reconnu comme successeur de Pierre par tous les évêques du monde. Bon ! Qu’est-ce que vous voulez, on peut penser qu’il est vraiment le successeur de Pierre ! Et en ce sens nous nous rattachons à lui et à travers lui à tous ses prédécesseurs, ontologiquement si je puis dire. Et puis ensuite, ses actions, ce qu’il fait, ce qu’il pense, et les idées qu’il répand, c’est autre chose, bien sûr. C’est une grande douleur pour l’Église catholique et pour nous, que nous soyons obligés de constater une chose semblable. Mais je pense que c’est la solution qui correspond à la réalité »[9].
Une anthologie de textes de Mgr Lefebvre, publiée en Italie en 2010 justement par Alessandro Gnocchi et le regretté professeur Mario Palmaro, contient, en conclusion, un ensemble de citations dans lesquelles Monseigneur répond à la question : « Comment envisager le retour à une situation normale ? ». Ses réponses manifestent une fois de plus son profond attachement à l’Eglise et sont toujours d’actualité :
« Dès lors qu’il s’agit de l’avenir, nous savons qu’il appartient à Dieu et qu’il est donc difficile de faire des prévisions […]. Toutefois notre devoir est de tout faire pour garder le respect de la hiérarchie dans la mesure où ses membres en font encore partie, et de savoir faire la distinction entre l’institution divine à laquelle nous devons être très attachés et les erreurs que peuvent professer de mauvais bergers. Nous devons faire tout ce qui est possible pour les éclairer et les convertir par nos prières, notre exemple de douceur et de fermeté […].
« Nous aurons du respect et même de l’affection sacerdotale pour tous les prêtres, nous efforçant de leur rendre la vraie notion du sacerdoce et du sacrifice, de les accueillir pour des retraites, de prêcher pour des retraites, de prêcher des missions dans les paroisses comme le bienheureux de Montfort, prêchant la Croix de Jésus et le vrai Sacrifice de la Messe. Ainsi par la grâce de la vérité, de la Tradition, les préjugés à notre sujet s’évanouiront du moins de la part des esprits encore bien disposés, et notre future insertion officielle en sera grandement facilitée. Evitons les anathèmes, les injures, les quolibets, évitons les polémiques stériles, prions, sanctifions-nous, sanctifions les âmes qui viendront à nous toujours plus nombreuses, dans la mesure où elles trouvent en nous ce dont elles ont soif, la grâce d’un vrai prêtre, d’un pasteur des âmes, zélé, fort dans sa foi, patient, miséricordieux, assoiffé du salut des âmes et de la gloire de Notre Seigneur Jésus-Christ […]. Mes collaborateurs et moi-même ne travaillons pas contre quelqu’un, contre des personnes, contre des institutions. Nous travaillons pour construire, pour continuer ce que l’Église a toujours fait et pas pour autre chose […].
« Pour ma part, il m’a toujours semblé, en nous appuyant sur la sainte et fidèle Tradition de l’Église, que c’était mon devoir d’aller à Rome, de protester et de tout faire pour que le retour à la Tradition arrive un jour. Alors quelquefois certains membres de la Fraternité, hélas, ont estimé qu’il ne fallait plus aller à Rome, qu’il ne fallait plus avoir de contacts avec ceux qui actuellement se dirigent vers l’erreur, qu’il fallait abandonner tous ceux qui ont adopté le Concile Vatican II et ses conséquences, et par conséquent, puisque la Fraternité continuait à avoir des contacts avec Rome et avec le Pape, ils ont préféré quitter la Fraternité. Et bien, mes chers frères, ça n’a jamais été ce que la Fraternité a fait, ni jamais l’exemple que j’ai cru devoir donner. Au contraire, je ne cesse d’aller à Rome, je continue d’aller à Rome […].
« Mais alors comment espérer faire revenir l’Église à sa sainte Tradition ? Car c’est le pape qui doit faire revenir l’Église à la Tradition, c’est lui qui a la responsabilité et si aujourd’hui, hélas, il se laisse entraîner dans ces erreurs de Vatican II, ce n’est pas une raison pour l’abandonner, bien au contraire ! Il faut faire tous nos efforts pour le faire réfléchir sur la gravité de la situation, le faire revenir à la Tradition et lui demander de faire revenir l’Église dans le chemin qu’elle a poursuivi pendant vingt siècles.
« Certains me diront sans doute, ceux qui nous quittent de cette manière : “C’est inutile, vous perdez votre temps”. C’est qu’ils n’ont pas confiance en Dieu ; Dieu peut tout. Humainement parlant, c’est vrai, c’est décevant, mais le Bon Dieu peut tout et la prière peut tout obtenir. Et c’est pourquoi nous devons doublement prier pour le pape, pour que le bon Dieu l’éclaire, pour qu’il ouvre enfin les yeux, pour qu’il voit les désastres qui se répandent dans l’Église, pour qu’enfin les séminaires se remplissent à l’image des nôtres pour de nouveau faire des prêtres qui célèbrent la véritable messe et chantent la gloire du bon Dieu comme Notre Seigneur l’a fait sur la croix, et continuent le sacrifice de la croix. Voilà pourquoi je vais à Rome, voilà ce qu’est la Fraternité »[10].
On ne saurait répondre à ces citations par toutes les autres dans lesquelles Mgr Lefebvre accuse avec véhémence (mais toujours avec respect vis-à-vis de l’autorité) les erreurs du Concile et des Papes postconciliaires. Ces autres citations ne feraient que confirmer – précisément parce qu’elles se situent dans le même espace de temps, parfois dans le même discours – que Mgr Lefebvre ne voyait aucune contradiction entre le fait de critiquer les déviations de la crise dans l’Eglise et, en même temps, d’aller à Rome pour discuter d’une éventuelle reconnaissance canonique de la Fraternité. On fait pourtant encore ses éloges ; en revanche si la même attitude est adoptée par ses successeurs, cela devient-il un sujet de scandale ?
Même l’objection formulée par Gnocchi déjà en mai 2016, selon laquelle « maintenant la question est différente », car « à partir du buonasera du 13 mars 2013, les faits disent que quelque chose a changé et on ne peut pas ne pas voir la duplicité de la figure de Bergoglio : d’un côté, récalcitrant chef presque invisible d’une Eglise catholique réduite au seuil du dernier soupir et, de l’autre, le triomphal et bien visible chevalier de l’anti-christique église de la Maison-Commune » reste dénuée de fondement. De cette constatation, selon Gnocchi, il ressortirait que ceux qui estiment que, entre François et les autres Papes postconciliaires, « la gravité de la situation n’a changé qu’en intensité » se trompent totalement.
Nous disons que, en effet, la situation a indéniablement empiré, et même beaucoup, mais les erreurs de fond qui déterminent cette situation sont toujours les mêmes, à savoir celles que Mgr Lefebvre reprochait au Concile. Gaudium et spes contient déjà, in nuce, le pontificat de François. A certains égards, le pape François peut aussi être considéré comme le plus conciliaire des Papes que nous avons eu jusqu’ici. Là où ses prédécesseurs ont appliqué le Concile presque toujours avec des mesures de restriction et des corrections au sens traditionnel (notamment Benoît XVI), François l’applique, au contraire, du moins dans ses points les plus innovateurs, d’une manière intégrale et dévastatrice. Et cela, dans une certaine mesure, Gnocchi lui-même le reconnaît, du moins implicitement, quand il affirme, en minimisant l’espoir représenté par les cardinaux qui se sont levés pour protester contre Amoris lætitia, que de leur part, il aimerait bien « de savoir si, une fois remise en forme Amoris lætitia, l’Eglise recommencerait à être pure et immaculée, tout comme je voudrais savoir ce qu’ils ont fait pour arrêter et combattre avec leurs fidèles l’effondrement doctrinal et liturgique dont Amoris lætitia n’est qu’un appendice et, pendant que nous y sommes, si tout peut s’arranger en appliquant correctement Vatican II et la réforme liturgique ». Nous ne partageons certes pas le jugement défaitiste sur l’action de ces courageux princes de l’Eglise qui sont en train d’élever leur voix contre le délabrement de la doctrine sur l’indissolubilité du mariage. Il nous semble, au contraire, que ce qu’ils sont en train de faire a une portée historique extraordinaire : c’est la première fois dans le post-concile, après le Bref examen critique des cardinaux Ottaviani et Bacci, que des cardinaux se lèvent publiquement pour protester contre une erreur favorisée par le Pape. Et en ce sens, il s’agit là d’un événement tout à fait historique, qui mérite toute notre approbation et notre soutien[11].
Mais avec Gnocchi nous sommes d’accord sur une chose : leur analyse théologique a aussi une limite, qui consiste justement en ce qu’ils ne voient que cette erreur, tandis que les autres erreurs plus profondes, qui en sont à l’origine et remontent au Concile Vatican II (et desquelles Amoris lætitia, comme l’observe très justement Gnocchi, ne constitue qu’« un appendice ») ne sont pas citées. Cependant, dire cela signifie que l’on présuppose que François s’insère bien dans la lignée du dernier Concile, et que sa révolution, en réalité n’est pas la « sienne » mais plutôt celle du Concile Vatican II, bien que poussée jusqu’à ses conséquences extrêmes. Si, en revanche, Gnocchi considère la révolution du pape François comme un événement complètement nouveau, qui change la situation non seulement en intensité, mais d’une manière substantielle, n’est-il pas contradictoire de déplorer ensuite le fait que ces cardinaux dénoncent uniquement les erreurs du pape François et non pas celles de ses prédécesseurs ?
Parmi les voix qui se sont élevées contre cette révolution dans l’Eglise, en outre, on compte également celle d’un évêque, l’Evêque auxiliaire d’Astana (Kazakhstan), Mgr Athanasius Schneider, qui depuis des mois ne perd pas une occasion de manifester son dissentiment – tant en public qu’en privé – contre la révolution en cours dans l’Eglise et, de plus, depuis plusieurs années adopte aussi un certain discours critique sur le Concile Vatican II, ce qui devrait susciter tout notre intérêt et notre soutien. Gnocchi n’épargne malheureusement pas ses attaques ingrates même à ce courageux successeur des apôtres. L’argumentation de cet « émissaire de Rome » (sic) est selon lui « intellectuellement très pauvre », « potentiellement destructive », ainsi que « censurable et frauduleuse » et ce, uniquement parce que, en exprimant le souhait que la reconnaissance officielle de la Fraternité arrive à bon port, Mgr Schneider affirme que selon lui Mgr Lefebvre aurait approuvé ce projet de régularisation canonique et qu’il invite à ne pas manquer, dans cette question, de sens surnaturel. Ce que, à notre avis, Gnocchi n’a pas saisi dans ces paroles, c’est que celui qui manquerait de sens surnaturel n’est pas celui qui ne partage pas la position de Mgr Schneider (il ne semble pas que cet homme si humble se soit jamais attribué une présumée infaillibilité de ses propres opinions), mais celui qui assume, à cet égard, une position à tendance schismatique et sectaire. Quelle serait cette position sectaire, dépourvue de sens surnaturel ? Pour le comprendre, il convient de faire la distinction entre deux jugements différents à apporter en la matière.
Le premier jugement est d’ordre spéculatif et consiste à affirmer le principe qui doit régir notre conduite dans ce domaine, comme l’ont fait les trois évêques de la Fraternité Saint-Pie X dans leur Déclaration conjointe du 27 juin 2013 : « Cet amour de l’Eglise explique la règle que Mgr Lefebvre a toujours observée : suivre la Providence en toutes circonstances, sans jamais se permettre de la devancer. Nous entendons faire de même, soit que Rome revienne bientôt à la Tradition et à la foi de toujours – ce qui rétablira l’ordre dans l’Eglise –, soit qu’elle nous reconnaisse explicitement le droit de professer intégralement la foi et de rejeter les erreurs qui lui sont contraires, avec le droit et le devoir de nous opposer publiquement aux erreurs et aux fauteurs de ces erreurs, quels qu’ils soient – ce qui permettra un début de rétablissement de l’ordre » (n. 11). Il s’agit là d’une position théorique, qui ne prend pas en considération les circonstances accidentelles de tel ou tel autre moment historique, mais se situe à un niveau supérieur, sur le plan des principes.
Le second jugement est d’ordre pratique et consiste en la réponse à la question : ce qui est proposé par le Saint-Siège en ce moment historique précis, sous le pontificat de tel ou tel autre Pape, correspond-t-il à ce que Mgr Lefebvre a toujours demandé, à ce droit explicitement reconnu « de professer intégralement la foi et de rejeter les erreurs qui lui sont contraires, avec le droit et le devoir de nous opposer publiquement aux erreurs et aux fauteurs de ces erreurs, quels qu’ils soient » ? Il s’agit dans ce cas non pas d’une position théorique, mais d’un jugement concret, relatif aux circonstances contingentes, mais qui tient pour acquis le jugement spéculatif cité plus haut et ne se préoccupe que de définir si ledit jugement trouve, hic et nunc, réellement application.
Or, qui a et qui manque de sens surnaturel ? A notre avis, Mgr Schneider voulait tout simplement dire que celui qui ne partagerait pas le premier des deux jugements (le spéculatif), c’est-à-dire celui qui dirait : « Même si le Pape lui concède explicitement le droit de professer intégralement la foi et de rejeter les erreurs qui lui sont contraires, sans modifier en rien ses positions théoriques et sa pratique, la Fraternité doit refuser cette reconnaissance officielle, car, dans tous les cas, il vaut mieux pour elle se tenir loin de la néo-église bergoglienne », celui-là manquerait de sens surnaturel. Et il a parfaitement raison. De notre côté, nous pouvons uniquement ajouter que celui qui raisonnerait en ces termes exprimerait non seulement une position dépourvue de sens surnaturel, mais par là même incompatible avec celle de la Fraternité Saint-Pie X, une position à tendance schismatique et sectaire de laquelle Mgr Lefebvre a toujours ardemment veillé à préserver son entourage.
Le second jugement par contre, le pratique, n’a pas de caractère apodictique. Il relève de l’ordre prudentiel et admet par là même une pluralité de positions. Autrement dit, à la question : « Ce que le Pape actuel propose à la Fraternité Saint-Pie X correspond-t-il réellement à ce que Mgr Lefebvre exigeait pour sa reconnaissance canonique ? », même des personnes partageant le même jugement spéculatif sur la question pourraient répondre (et de fait répondent) de manière différente. Et c’est justement dans cette légitime pluralité que s’inscrivent, à notre avis, les affirmations de Mgr Schneider. Tout ce qu’il dit, avec une extrême courtoisie, c’est que d’après lui ce que la Congrégation pour la doctrine de la foi propose en ce moment à Mgr Fellay correspond tout à fait aux souhaits de Mgr Lefebvre. On peut, si l’on préfère, ne pas être d’accord avec lui (la pluralité vaut dans les deux sens), mais alors il faudrait l’argumenter avec des éléments concrets, par exemple en citant quels points de cette proposition (mais tous ceux qui en parlent l’ont-ils seulement lue ?) ne correspondraient pas aux conditions posées par Mgr Lefebvre, et certainement pas en insultant ce courageux évêque qui, mettant manifestement en péril toute possibilité de carrière, a déclaré à plusieurs reprises (tant en privé aux autorités romaines que publiquement aux médias) que la Fraternité est une œuvre catholique, que sa suppression a été injuste, que ses positions sont parfaitement catholiques, que Mgr Fellay est un évêque catholique exemplaire et que, pour toutes ces raisons, un statut canonique officiel revient de droit à la Fraternité[12] ? Voilà ce que signifie, selon nous, parler avec un sens surnaturel.
Cher Alessandro, les nombreuses publications de votre carrière de journaliste et apologète montrent que vous l’avez, et comment, le sens surnaturel. C’est pourquoi nous vous pardonnons volontiers ces derniers articles intempestifs, dans lesquels, comme nous disions au début, vous nous rappelez l’apôtre Pierre qui, dans son zèle pour la défense de Notre Seigneur Jésus-Christ, a dépassé les bornes et a dû être corrigé. Mais la comparaison vous fait honneur : vous savez bien comme l’apôtre a su ensuite corriger cette intempérance et a continué le bon combat. D’ailleurs, les temps amers dans lesquels nous vivons, dans la société comme dans l’Eglise, rendent sans doute humainement compréhensible un certain durcissement des tons et invitent donc à un exercice copieux de la miséricorde (la vraie, bien entendu : pas celle d’Amoris lætitia). Mais ils n’excluent pas non plus la correction fraternelle. Certes, nous sommes bien conscients de ne pas porter sur nos épaules, comme vous l’écrivez, « un fardeau qui n’est pas le nôtre : le salut de votre foi et de votre âme ». Chacun de nous, en effet, en sera personnellement responsable devant le Juge éternel. Mais le fait que, en tant que prêtres, nous nous efforcions tout au moins de donner quelques conseils sur la conduite à tenir dans la crise qui sévit dans l’Eglise, ne vous paraîtra sans aucun doute pas téméraire. Et le conseil que nous vous donnerions, si le cœur vous en dit, est tout simplement le même que Notre Seigneur donna justement à son impétueux disciple : « Remets ton épée à sa place; car tous ceux qui prendront l’épée périront par l’épée » (Mt 26,52).

abbé Angelo Citati FSSPX


[1] Cf. le Communiqué de la Maison généralice de la FSSPX suite à l’audience concédée par le pape François a Mgr Fellay le 1er avril 2016 : « A l’issue de l’entretien, il a été décidé que les échanges en cours se poursuivraient. Il n’a pas été directement question du statut canonique de la Fraternité, le pape François et Mgr Fellay considérant qu’il faut poursuivre ces échanges sans précipitation ».
[2] Fideliter, n. 59, p. 66, cité dans Mgr B. Tissier de Mallerais, Marcel Lefebvre. Une vie, Clovis, Etampes 2002, p. 459.
[3] Mgr B. Tissier de Mallerais, Marcel Lefebvre. Une vie, Clovis, Etampes 2002, p. 509.
[4] Ib., p. 520.
[5] Ib., p. 535.
[6] Ib., pp. 535-536.
[7] Sermon à Ecône du 27 juin 1980, cité dans Mgr M. Lefebvre, La sainteté sacerdotale, Clovis, Etampes 2008, pp. 479-480.
[8] Cf. Mgr B. Tissier de Mallerais, Marcel Lefebvre. Une vie, Clovis, Etampes 2002, p. 661.
[9] Cité par l’abbé M. Simoulin FSSPX, dans Le Seignadou, octobre 2016.
[10] Mgr M. Lefebvre, Vi trasmetto quello che ho ricevuto. Tradizione perenne e futuro della Chiesa, texte établi et annoté par Alessandro Gnocchi e Mario Palmaro, Editions Sugarco, Milan 2010, pp. 230-232. Les citations sont tirées respectivement de : Mgr M. Lefebvre, Le coup de maître de Satan. Ecône face à la persécution, Editions Saint-Gabriel, Martigny 1977, pp. 47-48 ; une conférence à Paris de 1973 ; un sermon à Zaitzkofen de 1983.
[11 En 1986, lors du scandale d’Assise, Mgr Lefebvre écrivit à huit cardinaux – qui gardaient, certes, encore une vision traditionnelle, mais avaient aussi accepté les réformes du Concile – en les priant d’élever leur voix contre ce qu’il qualifiait de « scandale incalculable ». Ne serait-il donc pas, aujourd’hui, le premier à se réjouir de ce que, cette fois de leur propre initiative, des cardinaux, même s’ils acceptent les réformes conciliaires, se lèvent pour protester contre un nouveau, incalculable scandale ?
[12] Cf. entre autres son interview du 2 février 2016 au site Rorate Cœli.

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